
| Que fait-on avec une sangsue? La plupart d'entre nous commenceront
par essayer de l'éviter, et la trucideront sans arrière-pensée
le cas échéant. Pourtant, certaines espèces de ces
vers sont désormais inscrites à l'annexe II de la CITES.
"En effet, relève Jaques Berney, vice-président du World
Conservation Trust, c'est un animal très largement utilisé
pour les produits anticoagulants en pharmacie. Du coup, certaines espèces
se sont raréfiées comme en Turquie, gros exportateur, ou
ont disparu d'autres pays. Sans doute ne faut-il pas surestimer la pression
humaine, les pollutions et les disparitions de biotopes demeurant les principales
menaces sur toutes les espèces, mais si les médecines traditionnelles
inquiètent les conservateurs de la nature (voir 24 Heures du
26 janvier 1998) il ne faut pas oublier le rôle de l'industrie pharmaceutique
en recherchant des boucs émissaires dans les pays en développement."
- Le cas de la sangsue nous rappelle que l'opinion ne s'émeut que pour certaines espèces animales, le monde végétal étant beaucoup plus négligé. - Il y a les grandes espèces charismatiques, pandas, tigres, éléphants, dans une moindre mesure le rhinocéros, avec lesquelles on peut récolter des fonds. Quant au végétal, on s'en occupe peut-être moins mais il n'est pas oublié. Dans le cadre de cette problématique, il faut cependant considérer deux types de problèmes. Celui des plantes ornementales, en tête desquelles cactus et orchidées, qui attirent le grand public et les collectionneurs; elles sont d'autant plus menacées qu'elles croissent parfois sur des zones très réduites alors que les déplacements vers ces sites sont devenus beaucoup plus aisés. Quant au problème des forêts il faudrait l'aborder avec plus de pondération, car c'est aller trop loin que de vouloir tout protéger, l'avenir dépendant de l'acceptation du principe du développement durable. On ne peut pas tout interdire, ignorer les problèmes économiques, ce n'est pas une solution. D'où les débats en cours. - On s'inquiète aussi pour des espèces en bonne santé qui peuvent être soudainement surexploitées. - Comment être informé à temps? La réaction peut se manifester au niveau national, mais la meilleure méthode consiste sans doute à suivre les courants commerciaux et en ce domaine les ONG ont un rôle très important à jouer. Mais il ne faut pas oublier qu'une autre menace vient de l'introduction d'exotiques qui risquent d'occuper l'espace des autochtones. C'est plus fréquent qu'on ne le croit. - Les prélèvements ne devraient-ils pas se limiter aux espèces cultivées? - La culture a ses mérites, mais il est préférable de maintenir le milieu naturel en n'exploitant que de petits secteurs, ce qui est aussi plus rationnel puisque les espèces y sont plus productives; l'exploitation peut d'ailleurs être dans l'intérêt de la plante puisqu'elle joue un rôle de régulation et évite la fermeture du milieu. Sans doute, si la demande est très forte, peut-on y répondre alors en augmentant la production grâce à la culture. - Le développement durable suppose une productivité, le tourisme est-il une solution? - Le tourisme est loin d'être la panacée que l'on dit et ne saurait suffire. Il est aléatoire, dépendant par exemple des événements politiques comme on l'a vu au Kenya, il nécessite des frais d'infrastructure importants et bien sûr il faut que les sites s'y prêtent, il pose encore parfois des problèmes sociaux, comme la prostitution. Enfin, en cas de réussite, il n'est pas toujours très favorable à la nature car il implique une forte pression humaine. - Et les safaris? - Là où il y a des problèmes de surpopulation on peut penser à une régulation par la chasse en faisant payer très cher. A condition que cela profite aux populations locales, ce qui paraît être le cas, ainsi que j'ai pu le constater, dans certains pays africains. La nouvelle législation du Zimbabwe stipule ainsi que la faune appartient aux autochtones. On a d'autre part constaté au Kenya, qui applique une politique de protection très stricte, que la prolifération de certaines espèces, tel l'éléphant, avait des effets négatifs à large spectre, comme il y avait plus de pachydermes en dehors des réserves qu'à l'intérieur et afin de préserver les cultures, certains troupeaux ont dû être parqués sur de petits territoires particulièrement sensibles d'où plus de 85% de la végétation endémique a disparu; sur le plan écologique c'est bien entendu désastreux. Au Kruger on a pratiqué le contrôle des naissances sur les éléphantes, ce qui est aberrant pour une espèce que l'on dit menacée; en outre, cela a provoqué d'importants désordres dans les troupeaux puisque les femelles sont en chaleur tous les deux mois au lieu de tous les deux ans. Maintenant on expérimente pour trouver autre chose. - Et l'élevage d'animaux menacés, est-ce une bonne solution? - Il faut distinguer presque cas par cas, les réponses étant différentes selon les espèces. En ce qui concerne l'Afrique d Sud, qui abrite environ 80% des rhinocéros africains, la situation s'est redressée grâce aussi aux fermes d'élevage privées, ce qui permet des opérations de repeuplement; mais cette formule ne doit pas avoir le pas sur la conservation. Dans le cas du tigre, très prolifique en captivité, des fermes d'élevage pourraient servir à satisfaire la demande de médicaments traditionnels, mais les ONG s'opposent à cette démarche; il faudrait en outre convaincre les consommateurs que les produits extraits des animaux d'élevage sont aussi "bons" que ceux des sauvages. Enfin, dans le cas des crocodiliens, le ranching peut également être une bonne soution, pusiqu'il s'agit, en respectant les milieux naturels, de prélever des oeufs ou des jeunes que l'on élèvera pour la commercialisation sans causer de pression insupportable et en gardant la possibilité de les réintroduire dans la nature si nécessité il y a. |